Le choix dans la date en visite guidée

Il y a des phrases qu’on entend tout le temps :
“Oh non pas une visite guidée, le.la guide va dire des milliards de dates, ça va être chiant !”
“Moi j’ai toujours été nul.le en histoire parce que j’arrive pas à retenir les dates !”

Mais on nous demande aussi parfois au milieu d’une visite :
“C’était à quelle date ce que vous venez de raconter ?”

Les dates aident autant qu’elles desservent. On en a peur mais s’il n’y en a pas on a l’impression de ne rien maîtriser et d’être perdus dans la grande frise chronologique du passé…

Moi je suis une guide qui ne retient pas facilement les nombres (que ce soit les dates, la hauteur de la tour de la Part-Dieu, ou le salaire moyen d’un ouvrier en 1935…). Une partie de moi s’en est parfois complexée parce que l’idée commune est qu’un guide retient facilement ça. 

Mais au fond, est-ce si important que ça ? Faut-il vraiment beaucoup de dates ? Ou aucune ? Comment les rendre plus digestes ? 

L’origine des réticences

Beaucoup d’entre nous ont ce vieux traumatisme des contrôles d’histoires où l’on doit retenir des dates “out of the blue”, qui nous semblent complètement arbitraires, parce qu’elles ne nous relient à rien de concret ou de connu. Certains sont très forts là-dedans et c’est très utile pour gagner au Trivial Pursuit. Par contre, ça ne veut pas dire qu’ils aiment l’Histoire ou qu’ils sont calés en Histoire. L’Histoire, c’est tellement plus riche et tellement plus dense que ça !

On remarque très souvent en visite des personnes qui redemandent une date déjà donnée. On pourrait se dire “quand-même ils sont nuls”, ou “ils auraient pu m’écouter”, mais la question est si récurrente, qu‘elle ne peut pas s’expliquer par une simple inattention.

A l’annonce d’une date brute, le cerveau se mobilise. Les réactions sont multiples mais on peut en souligner principalement deux : 

  • Le visiteur ne la raccroche à rien. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer : il est perdu dans la chronologie, ça ne l’intéresse pas, il est issu d’une culture différente dans laquelle l’histoire est “découpée” différemment… Quoi qu’il en soit, il l’oublie (ou ne l’écoute même pas) pour se concentrer sur ce qui lui parle. Dans ce cas, la date est inutile.
  • Le visiteur met en marche son cerveau et prend le temps de contextualiser en cherchant dans ses connaissances antérieures. Le risque c’est de perdre le fil du discours du guide un court moment, le temps de faire appel à son “background personnel”.

Bien sûr il y a aussi les premiers de la classe (ou les gagnants au Trivial Pursuit) qui ont entendu et intégré la date très rapidement et sont prêts à écouter le discours, mais dans un groupe, on ne peut pas s’adresser qu’à eux !

L’histoire ce n’est pas QUE des dates !

L’émission d’ARTE “Quand l’histoire fait date” a une approche intéressante sur ce sujet. Elle prend une date clé (celle que les historiens ont retenue) et l’événement qui y est associé, et, en 27 minutes elle contextualise en donnant les enjeux de la société de l’époque, en précisant ce qui a mené au dit événement, en décortiquant pour comprendre en quoi il a été une rupture, en décrivant les protagonistes, etc. Elle met donc la date en récit pour permettre de comprendre l’événement. Ainsi le téléspectateur peut comparer avec ce qu’il connaît aujourd’hui et il peut mieux comprendre la société qui l’entoure. L’intérêt c’est l’histoire. Pas la date. La date n’est qu’un prétexte.

Peut-on faire une visite guidée sans donner de date ?

C’est difficile de ne pas du tout en donner… Chez Cybèle on aime bien tester de nouvelles choses mais ça, on n’a encore jamais réussi. Pour une de nos visites contées (celle de l’hôtel-dieu de Lyon) qui ne balaye pas plusieurs siècles, mais se passe à une période bien précise, on s’est posé la question… Faut-il une date ? On a retourné l’idée dans tous les sens. On en a parlé autour de nous. On a essayé de trouver des astuces pour ne pas en donner. Et finalement on en donne une.

Les dates font peur MAIS on nous la demande aussi souvent pour ceux qui ont loupé l’info. Ça reste un repère indispensable.

Point trop n’en faut

Des dates oui, mais à utiliser avec parcimonie. Souvent une large période (un siècle, une décennie) suffit pour rassurer le visiteur. Le situer sans le perdre. Que l’inondation du Rhône ait eu lieu en 1856 ou en 1854, c’est finalement assez peu important (d’autant qu’il y en a eu quelques-unes des inondations à cette période-là 😅).

Donner une date sans en avoir l’air.

Et puisqu’il y a cette réticence aux dates chez de nombreuses personnes, on peut travailler à la désamorcer. Pour ça il est possible de donner un repère concret. Par exemple, au lieu de dire : “Au 13e siècle, …” [panique d’un certain nombre de visiteurs], on peut dire : “Au 13e siècle, [panique], alors que l’on construisait de grandes cathédrales partout dans le royaume [soulagement]…”. Déjà là l’imaginaire de la période peut parler à davantage de visiteurs.

On peut faire mieux en donnant d’abord le repère : “Alors que l’on construisait de grandes cathédrales partout dans le royaume [désamorçage des craintes par la stimulation de l’imaginaire], au 13e siècle [même pas peur !]…”. 

Pour ceux qui sont très repérés sur la “grande frise du passé” et qui n’ont pas peur des dates, ça ne prend pas beaucoup de temps et ils ne se rendent compte de rien. Pour les paumés / complexés des dates, ça passe comme une lettre (prioritaire en recommandé avec AR) à la poste !

Et tout le monde est heureux !

Bref.

Finalement, pour que les gens arrêtent de penser que les visites guidées c’est nul parce que c’est plein de dates, c’est à nous, guides, de les enlever et de rassurer le public !

Il ne suffit pas de leur dire “ne vous inquiétez pas”, il faut veiller à cela en permanence !