Le coût cognitif d’une visite guidée

J’ai toujours été surprise de voir à quel point certaines visites guidées ou médiations face public épuisent plus que d’autres, alors que les conditions sont à peu près les mêmes.

Le week-end dernier, j’avais une visite contée du Vieux-Lyon pour un petit groupe d’une dizaine de personnes. Rien de bien méchant à priori. Une famille, une visite d’une heure et demie, un conte que je connais par coeur et un quartier que je connais comme ma poche.

Pourtant, je suis ressortie de cette visite dans un état de fatigue impressionnant. Je me suis affalée dans le canapé en rentrant à la maison, je n’arrivais même plus à lire. Ce n’était clairement pas de la fatigue physique, mais bien de la fatigue mentale.

J’ai cherché les raisons qui ont causé cet état de fatigue maximal après cette visite tout à fait banale, et après de nombreuses réflexions et surtout, ce sujet qui me trotte dans la tête depuis des mois, je crois avoir trouvé. C’était le coût cognitif de cette visite qui était bien trop élevé.

Le coût cognitif

Je ne suis pas une spécialiste du domaine, mais si je dois l’expliquer avec mes mots, le coût cognitif, ce sont tous les différents efforts que l’on demande au cerveau simultanément, toutes les informations à stocker, à traiter, et qui peuvent nous amener à changer de comportement. Par exemple, si je suis en rendez-vous avec un client, mon cerveau doit gérer à la fois ce que je lui dis, les mots que je choisis pour le convaincre, je dois en même temps analyser son comportement pour voir si je suis en train de dire des choses qui fonctionnent ou si je dois changer de stratégie, etc.

Nous ne réfléchissons jamais à tout cela, nous le faisons naturellement, instinctivement, et ça marche très bien. Notre cerveau est habitué à traiter plusieurs informations simultanément et sait nous faire réagir.

Cependant, on peut aussi prendre conscience de cette gymnastique, et se mettre à essayer de comprendre le pourcentage alloué à chaque tâche.

D’après mon expérience, lors d’une visites guidée en général, le cerveau doit jongler à minima entre :

  • Le fond : le contenu de la visite. L’histoire, les explications historiques, architecturales, etc.
  • La forme : la façon dont on transmets ce contenu. Ça peut être des descriptions, des explications très détaillées, ou dans le cas des visites Cybèle des formes plus théâtralisées ou contées. Par exemple, je ne dis pas le conte de la Croix-Rousse avec les mêmes mots et les mêmes gestuelles, selon que j’aie en face de moi une classe de CM2, ou un groupe d’entreprise.
  • Le groupe : Être attentif à toutes les paires d’yeux qui nous écoutent, à ceux qui sont en train de décrocher pour pouvoir les récupérer dans l’histoire ou dans l’explication par des petits trucs de voix, de geste, savoir s’il faut jouer plus ou moins pour les accrocher, l’attitude qu’il faut avoir avec eux (plutôt blagueur, plutôt sérieux, plutôt émouvant, etc.)

Ce qui vient perturber ce bon fonctionnement

Lorsqu’une visite nous épuise plus que d’habitude, c’est parce que notre cerveau a été obligé de traiter des informations en plus des habituelles.

Par exemple, samedi dernier pour ma visite contée du Vieux-Lyon, en plus du fond, de la forme et du groupe, j’avais 3 problèmes supplémentaires à gérer :

  • Le premier, c’était ma voix. Il m’arrive souvent de parler fort sans placer ma voix correctement. C’est un des principaux problèmes des guides (et des enseignants), nous ne sommes malheureusement pas formés à cette gestion de la voix et beaucoup s’abiment les cordes vocales.
    Je dois régulièrement allouer un petit pourcentage de mon coût cognitif à cette gestion là, pour penser bien placer ma voix et ne pas me faire mal.
  • Le deuxième, c’était l’affluence dans le quartier. Le passage permanent, les groupes qui s’arrêtent à côté de nous, le fait qu’on ne peut pas avancer correctement, etc.
  • Enfin et surtout, c’était cet enfant de 3 ans. À cet âge, je ne pouvais pas adapter la visite pour lui, il était exclu. Il a donc passé toute la visite à courir à côté de nous, à parler, faire du bruit. Non seulement cela me déconcentrait, mais il attirait également l’attention du reste du groupe en permanence. Moi, j’essayais de faire le maximum pour garder l’attention des gens avec moi, et lui, sans le savoir, faisait exactement pareil. C’était la bataille entre lui et moi.

Mon cerveau était donc constamment en train de jongler entre toutes ces tâches, en train de recalculer la priorité qui changeait à chaque instant. Pendant un moment de calme de l’enfant, c’était l’histoire qui reprenait le dessus. Dès qu’un autre groupe passait derrière moi, il fallait le gérer. Ensuite, le petit se mettait à courir et tout le groupe se retournait vers lui, etc.

Un ordinateur se serait sans doute mis à ramer et à planter. De la même façon, j’ai commencé à avoir des petits bugs d’attention, à utiliser un mot pour un autre ou à me perdre dans mon histoire. Mais je ne pouvais pas m’arrêter complètement. Alors je continuais à essayer de gérer mon texte, l’attention de mon groupe, ma voix, et d’éviter les distractions du petit.

Exemple de difficulté en visite : sortir Guignol et gérer la concentration nécessaire pour 5 minutes de marionnette…

Savoir prioriser

Lorsque nous formons des guides ou des stagiaires, nous prenons toujours le temps de leur expliquer le coût cognitif, et nous faisons en sorte qu’ils prennent conscience de toutes ces choses. Savoir que notre cerveau est en train de traiter toutes ces informations en même temps nous aide à prioriser, à savoir où mettre l’attention et la concentration, et à ne pas se prendre la tête ou culpabiliser si l’on voit qu’on échoue quelque part (par exemple, si on a perdu toute l’attention du groupe pendant 20 secondes parce qu’on était concentré sur ce passage de la visite qui était nouveau).

Cela permet aussi parfois de changer le cours de la visite, pour que celle-ci se passe toujours au mieux.
J’ai eu un autre exemple récemment avec une classe de CE1 lors d’une visite contée au musée. En plus de ma gestion mentale habituelle (fond, forme, groupe), je devais gérer :

  • ma voix (encore)
  • une classe avec une capacité de concentration très faible qui gigotait sans arrêt
    un contenu un peu difficile pour des CE1 en début d’année scolaire (l’architecture antique, la vie des esclaves, etc) que je devais traduire avec des mots et des expressions facilement compréhensibles
  • un groupe de collégiens en visite libre à côté de nous qui faisaient beaucoup de bruit
  • un musée en béton des années 70 qui résonne comme une cathédrale.

À un moment dans la visite, j’ai pris conscience de la quantité de difficultés qui allait rendre la scène impossible. Alors j’ai priorisé, j’ai réduit mon histoire à un élément au lieu de trois (sachant que je pouvais parler du reste plus tard), et j’ai terminé très vite pour aller raconter la fin de mon histoire dans un endroit plus calme. J’ai ainsi réussi à garder leur attention jusqu’à la fin et je ne me suis pas fait mal aux cordes vocales.

Maitriser son coût cognitif : une compétence à acquérir !

Chaque guide et médiateur a sans doute beaucoup a gagner en efficacité et en qualité en maitrisant ce paramètre. Cela peut nous aider à comprendre en direct nos priorités, celles de nos visiteurs, et nous permet d’améliorer constamment nos prestations. De plus, cette analyse permet une introspection qui nous aide à comprendre, personnellement, où sont nos faiblesses, nos besoins, chose qu’aucune théorie générale sur la médiation ne peut nous apprendre !

Être totalement pris dans son histoire, c’est bien, si on ne néglige pas le reste…


PS : Je dois rendre à César ce qui appartient à César. Un grand merci à Océane, excellente orthophoniste à Lyon, qui nous a fait prendre conscience de toutes ces choses…